Musique du lieu
La vie fait de la musique, l'oreille fait la musique

Musique du lieu cherche à révéler et faire sonner les qualités acoustiques d’un site dans le contexte sonore qui lui appartient.

Denis Tricot explore, avec ses arcs de peuplier de 3 mètres et à travers la sculpture gestuelle, les sons que peuvent produire les matériaux et acoustiques d’un site. Naissent, par le contact du bois et des cordes avec les divers éléments, des matières et textures sonores.

Eric Cordier de son côté capte les sons que révèlent les arcs et ceux de l’environnement. Dans son écoute active, il engage une prise de son dynamique qui interagit avec la production sonore des arcs et du lieu.

Chantier Yann 24-11-15-1993Le jeu qui s’installe entre les deux partenaires les amène à la production d’une musique qui puise ses voix dans le lieu. Musique de rencontre entre matériaux, elle est issue du mouvement, celui de l’exploration, de la manipulation experte des arcs et celui de l’enregistrement dynamique. Les deux artistes, dans l’œuvre commune, créent la musique du lieu.

 

Musique du lieu est une recherche qui a été entamée  lors d’une résidence en novembre à Mortagne-sur-Gironde et fera l’objet d’un moment de travail à Soutron sous le Mont Gerbier-de-Jonc en Ardèche en mars 2016 en partenariat avec l’association Arcade d’Arcens et le Géopark des Monts d’Ardèche.

 

Avec musique du lieu, nous fouillons dans les matières sonores que le site nous offre, l’un avec ses arcs, l’autre avec ses micros. Nous rencontrons ses matériaux et les faisons sonner dans l’acoustique qui lui appartient. Nous traquons la musicalité dans tous les interstices, sur toutes les surfaces et arêtes vives ou émoussées. Nous la collectons toujours dans une dynamique. Le lieu est source de vie. Nous sommes là pour le partager avec ses utilisateurs. Ce lieu-là dans ce temps-là avec ceux qui le font vivre.

 

Chez Yvon, Boulanger :

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L’estacade du port de Mortagne :

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Chez Catherine :

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Le chantier naval : 

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La plage des Vergnes :

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Chez Robert Smith, ferme de la Gravelle :

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La vie fait de la musique, l’oreille fait la musique.

Par Denis Tricot

Les vies sont pleines de musiques qu’on n’entend que si on le veut bien. On vit avec, on s’habitue, on les oublie. Mais, si une note déraille ou si un son inconnu s’immisce, tout de suite l’oreille se dresse, s’alerte et se met aux aguets jusqu’à comprendre cet accroc à la musique qui habituellement nous environne. C’est très évident chez soi, dans son lieu de vie. Il vibre, souffle, chuinte, chuchote, grince, frotte et racle très particulièrement. En ville, grande ville, la musique est puissante, trop souvent. Sur mon petit port de Gironde la nuit, le silence se fait matière, presque plus matière que matière sonore. Ce silence là est unique, il est musique et d’une musique qui lui est propre. Le silence du dehors entre par la fenêtre ouverte et transforme en concerto la petite sonate de la maison. Le silence du paysage nocturne se fait vaste surtout lorsque le vent volontiers dominateur manque. Il est plein de la large bande de marais, gorgé de toute largeur de la Gironde et vient sonner en écho sur les falaises. Parlons de Paris, de ce ronflement caractéristiques de tous les sommeils rassemblés avec très tôt la vibration sourde du métro, les trouées violentes de la sirène, le feulement du passage du taxi. L’oreille ainsi peut s’emparer d’un atelier de menuiserie, d’un garage. Ah! l’oreille mélomane du mécano à l’ancienne capable de déceler le moindre cliquetis défaillant d’une soupape, le hoquet des culbuteurs, le souffle au cœur du système d’alimentation. Je me suis souvent interrogé à partir d’un tube musette du tournant des années 60 : « quand je reviens dans le Cantal… à partir de Mauriac je me sens bien ». Qu’est-ce qui fait qu’on se sent chez soi ? L’odeur, la vue du paysage bien sûr mais encore plus la musique de ce paysage. Sans qu’on ait vraiment conscience l’oreille reconnaît. Puissante, elle s’ouvre au connu, reconnu et sélectionne, se ferme à ce qui ne l’intéresse pas ou l’agresse. Elle est capable de se mettre dans une position d’écoute musicale. Le long d’une autoroute, le bruit très fort est perçu tout de suite comme une nuisance mais, un acte volontaire et l’oreille bascule, cherche les qualités des matières sonores et entend-fabrique la musique du passage multiple des véhicules.

Lorsque je pousse mes arcs sur une surface, le frottement matière contre matière provoque des vibrations et des sons. En agissant sur les arcs je modifie l’intensité des frottements, déplace le point de rencontre entre les matériaux. Le son évolue. Je cherche les résonnances, les veloutés, les stridences, les feulements, raclements, hoquets, éclats et longs souffles, curieux cliquetis. Métaux, bois, cordes, chaines, surfaces lisses ou rugueuses, c’est passionnant, une vraie traque. Çà s’enregistre mais curieusement fait difficilement musique. Le « passage à la musique » que nous connaissons si bien dans nos lutheries monumentales, nous le retrouvons dans la rencontre entre les intentions de l’enregistreur et les actions de l’enregistré. Pour cela, il est nécessaire que nous soyons équipés chacun d’un casque audio captant le son enregistré. Eric saisit un matériau sonore et le transforme en déplaçant ses micros par rapport au lieu d’action des arcs. J’entends tout de suite l’intension, la recherche de musicalité et je peux y répondre, l’orienter, l’attirer plus loin et ainsi entre micros qui bougent et arcs qui bougent nait la musique commune qui s’intègre au cœur du paysage sonore qui nous entoure. Eric s’empare par la suite de la globalité de ce matériau sonore de base et recompose des pièces électroacoustiques. Elles sont la finalité de nos actions, au plus près de la musique de ce lieu-là dans ce temps-là, peut-être même qu’elles sont cette musique.

Contextes et interactions

Par Eric Cordier

La musique du lieu, projet qui croise nombre de ceux qui l’ont précédé, s’inscrit dans une réflexion du musicien que je suis, constante depuis le début de ma carrière. Il se nourrit de mon expérience d’instrumentiste, de mon approche de la prise de son dans l’électroacoustique et le field recording…

J’ai débuté à la fin des années 80 à une époque où les moyens d’enregistrements légers commençaient à devenir abordables. J’ai rapidement fait le double constat : que le studio et les simulations artificielles d’espaces (réverbération) étaient les outils d’une époque révolue et que s’ouvraient à nous de nouvelles techniques d’enregistrement.

En même temps ma pratique de l’électroacoustique a influencé mon approche de la prise de son. En effet, l’électroacoustique est un champ d’expérimentation permanent et cela a engendré toute une réflexion sur la matière sonore, me conduisant à développer des dispositifs de construction de matières sonores par l’enregistrement, des façons de créer des textures particulières et les respecter.

Mon premier disque a été enregistré en studio, mais dès 1990, pour le second, je suis allé dans des églises et en extérieur pour enregistrer, notamment en appliquant la technique du travelling à la musique, un travelling allant de l’extérieur vers l’intérieur par exemple.

Et puis la base de la musique électroacoustique notamment concrète est bien de s’attacher à des bruits pour en faire de la musique. Ensuite, grâce aux moyens d’enregistrements légers, j’ai fait du field recording «phonographie», ce qui consiste à traquer dans la nature ou dans mon environnement quotidien des phénomènes sonores quasiment musicaux qu’il n’y aurait pas besoin ni de mixer ni de monter, comme des plans séquences cinématographiques qui sont déjà des petits films en eux-mêmes. Au fil du temps, l’architecture, les grottes, les forêts, les bords de lac ou de mer sont devenus les auxiliaires de mes enregistrements. Ils apportent des spécificités permettant de les colorer ou de les habiller. C’est ainsi que je me suis mis à enregistrer d’autres musiciens dans ces contextes. En 2007, j’ai enregistré Frédéric Nogray dans une multitude de lieux car ses bols de cristal dans la simplicité de leurs sons interagissent beaucoup avec l’espace dans lequel ils sonnent. Nous avons recommencé en 2013 de façon plus complexe dans des grottes ou dans une forêt pour un disque à sortir avec Keiji Haino, chanteur en interaction avec les animaux et les crissements fugaces d’une forêt la nuit. La forêt offre une très belle qualité de réverbération car chaque branche, chaque feuille renvoient un peu le son mais les troncs ne cassent pas les ondes des fréquences graves ce qui est très beau. D’autres expériences encore… Alors, la musique du lieu c’est un peu tout ça à la fois, c’est, pour les magnifier, enregistrer les arcs que Denis Tricot fait interagir avec l’environnement. C’est les enregistrer dans un contexte sonore. Il y a donc le son des arcs, l’espace qui forme ce son, lui donne une couleur et il y a ce qui se passe autour qui dialogue avec ce que fait Denis. Parfois on ajoute une dimension de mouvement, de déplacement qui dynamise la production sonore ou la transfigure. Dans ce dernier cas, on prend des risques, il y a du déchet mais on rend possible le surgissement de l’évènement inattendu magique.

Nous expérimentons donc à partir d’un enregistrement dynamique qui s’oppose à un enregistrement neutre. On peut même penser que l’interaction entre production sonore et enregistrement est à l’origine de notre musique.

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